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Deuxième rapport de Bernard Zaugg, directeur du programme Helvetas en Haïti, 13 janvier, 21.00 heure locale

Extraits de l'e-mail de Bernard Zaugg

Contexte :
comme hier soir, installé dans ma voiture devant ma maison pour la nuit, par mesure de sécurité, avec ma femme et ma fille; un câble électrique nous reliant à la source de courant de la maison (batteries), le PC portable sur les genoux et un réseau Wifi domestique...

Un aperçu du programme de ma journée
- 6h00: lever après une nuit dans la voiture avec ma fille;
- 6h30 - 7h: rapide tour en voiture des amis dans le quartier où j'habite: nous avons beaucoup de chance, la zone a été épargnée, pas de dégâts majeurs, jsute quelques murs effondrés par ci- par là mais pas de destruction d'habitations
7h - 9h30: descente (avec ma fille bien entendu, impossible de la laisser à la maison) de chez moi (Thomassin, sud de la ville, 900 m d'altitude) vers Delmas (direction Nord, à env. 15km de chez moi): une foule incroyable de gens à pieds, de scènes de destructions catastrophiques depuis Pétion-Ville en direction de Delmas; au moins 1 bâtiment su deux ou trois est détruit, en particulier les plus importants et grands (ex. Balz: plus de Caribbean Market...); je retrouve Jeannie, ma femme, qui a passé la nuit à l'ambassade du Canada, où elle a été bloquée toute la nuit. Ensemble, nous allons vers le bureau de HH (à 5 minutes de là), voir plus bas.
9h30 - 12h: marche à pied vers l'hôtel Montana pour essayer de retrouver Pilar dont j'étais sans nouvelles et constat des dégâts énormes dans le coin; bonne nouvelle, Pilar va bien (voir plus bas)
12h - 13h30: retour à pied au bureau et "transport de solidarité" de coopérants canadiens vers l'ambassade du Canada (8 personnes). Consignes au gardien du bureau.
13h30 - 16h30: direction la maison d'amis très proches (un couple franco - haitien) dont la maison s'est effondrée et qui sont réfugié dans les jardins de la résidence de l'ambassadeur de France (maison totalement détruite par ailleurs).
16h30 - 17h30: remontée vers chez moi.

Situation des collaborateurs-trices et du bureau:
- Tous-tes les collègues semblent physiquement sains et saufs, ainsi que leur famille: j'ai parlé directement au téléphone avec la plupart d'entre eux entre hier soir et ce matin et j'ai rencontré Claude Phanord au bureau ce matin. Pour les autres, ce sont des nouvelles indirectes via mes collègues. Selon mes informations, je sais que Guilaine Carpin (secrétaire) a sa maison complètement détruite. Nous sommes sans nouvelles des petits personnels de Verrettes et Savanette mais je sais que les dégâts du séisme ne se sont a priori pas fait sentir dans ces zones. Pour Mare-Rouge / Forêt des Pins, je n'ai aucune information mais on peut raisonnablement supposer qu'il ne devrait pas y avoir eu de dégâts / victimes (de manière analogue à la zone où j'habite)
- Concernant le bureau de HH à PAP: la maison est encore debout mais assez fortement fissurée, surtout au rez-de-chaussée. Je ne suis pas un expert en bâtiment mais mes premières impressions sont qu'il sera probablement pas possible de rester dans ces locaux pour des raisons de sécurité. Nous devrons cependant faire faire une expertise pour cela. Quand dans la situation actuelle...? Je suis rapidement rentré à l'intérieur où tout est sens dessus dessous: bureaux et bibliothèques renversés, dégâts probables à certains équipements informatiques ou autres. Il y a du travail en tout cas pour remettre en ordre, pour rester ou pour déménager (mais pour aller où...?). Impossible cependant pour moi de faire une évaluation exacte des dégâts, il faut d'abord s'assurer que la maison est "stable", attendre qu'il n'y ait plus de répliques sismiques (il y en a encore eu une il y a moins de 4h et une à l'instant, 20h30) et il faut y retourner à plusieurs pour faire le point. Ce ne sera très vraisemblablement pas possible avant la semaine prochaine! Bonne nouvelle: pas de dégâts aux véhicules stationnés dans la cour, je en sais pas ce qu'il en est de ceux qui étaient en utilisation par certains collègues.

Situation générale:
C'EST LE CHAOS et la catastrophe majeure dans tout PAP et la zone métropolitaine avoisinante: au moins jusqu'à  Léoganne en direction de l'ouest, La Plaine - Lillavois vers le nord / nord-est; on dit aussi qu'il y aurait des dégâts dans le sud du pays, jusqu'aux Cayes, mais je n'en ai pour le moment pas confirmation. Par contre, selon les quelques informations dont je dispose à date, il y a de fortes chances pour qu'il n'y ait que très peu voire pas de dégâts dans les zones de travail de HH, PADL et PVB. Les dégâts sont donc concentrés à PAP mais sont gigantesques et, pour ce que j'ai vu aujourd'hui dans les rues, il y aura très certainement largement plus de 10'000 morts, le premier ministre haïtien parle de 100'000 morts... Et, les dégâts physiques sont inimaginables... Incroyable de voir les destruction de constructions de toutes sortes. Par exemple, dans le quartier populaire qui est en face du bureau de HH, près de 60% des maisons sont rasées et en repassant devant ce soir, j'ai constaté des dizaines de cadavres par terre enveloppés dans des draps. et, selon ce que j'ai pu voir moi-même dans une toute partie de la ville plus ce que j'ai appris de source sûre en rencontrant dans les rues des connaissances ou des membres d'autres institutions, c'est la même situation dans une partie majeure de la ville.
Autre constat alarmant, strictement aucun des mécanismes de réaction d'urgence des grandes organisations internationales et de l'Etat haïtien n'est pour le moment repérable dans les rues: les gens se débrouillent par eux-mêmes pour dégager les décombres à la main (sauf en quelques lieux "privilégiés" car regroupant surtout des étrangers et bénéficient de l'appui d'engins lourds et de quelques spécialistes) et se regroupent par centaines voire par milliers dans les rues, dans tous les endroits un peu dégagés (il y en avait par exemple ce matin plusieurs centaines voir quelques milliers sur un terrain vague voisin du bureau de HH - j'ai demandé au gardien de mettre à leur disposition de l'eau du réservoir, sans autoriser l'entrée sur le site) ou sur les places publiques, à même le sol, sous des bâches ou des toiles plastiques, abattus et résignés, sans ressources et abandonnés à eux-mêmes. Il y a aussi des milliers, des dizaines de milliers de personnes qui se déplacent à pied dans la ville, à la recherche soit d'un parent / proches dont on est sans nouvelles ou pour se réfugier ailleurs! et pour transporter à pied des blessés vers d'hypothétiques centres de santé complètement saturés...  Mais, cette situation est aussi dramatique même dans des endroits où l'on s'y attendrait le moins: par exemple dans l'enceinte de la résidence de l'ambassade de France, près de 80 à 100 français étaient réunis là quand je suis passé cet après-midi voir mes amis, et ils étaient absolument sans encadrement et sans appuis: à peine s'ils disposaient de quelques biscuits et j'ai dû par exemple faire deux voyages en voiture pour aider mes amis à récupérer chez eux des couvertures et des habits chauds pour la nuit (il fait frais ces jours à PAP), en passant chez d'autres amis pour récupérer un peu à manger... Incroyable. Quand à l'Ambassade de Suisse, je vous réfère simplement au mail reçu cet après-midi de l'ambassadeur et à ma réponse...
Evidemment, cette situation s'explique quand on sait la faiblesse des institutions haïtiennes mais moins quand il s'agit du dispositif international. Mais, concernant ce dernier, il a été touché de plein fouet avec la destruction totale du principal centre opérationnel et la disparition / décès de nombreux personnels de hauts rangs (cela implique qu'ils mobilisent en effet une grande partie de leurs moyens pour s'occuper prioritairement ... d'eux-mêmes). Mais, cela ne facilitera très certainement pas la mise en place des aides nécessaires à court terme et la crise à venir va donc être majeure. D'autant qu'on sait aussi que plusieurs bâtiments de ministères (on parle d'au moins 5) sont totalement détruits...
Autre préoccupation majeure, l'approvisionnement alimentaire et en produits / services de base de toute cette population: quasiment tous les circuits de distribution formels sont affectés voire rendus non fonctionnels: que va-t-il se passer ces prochains jours sans distribution de provisions alimentaires, sans électricité, sans eau, sans carburant, sans, sans, sans... Même pour des gens comme nous ou mes collègues, non victimes directement, cela sera dur et demandera des mobilisations logistiques absorbantes en temps, énergie personnel et moyens...

Perspectives
Pour le moment, je n'ose pas m'avancer sur des perspectives même à court terme... A franchement parler, tout en connaissant bien la situation haïtienne,, j'ai vraiment de la peine à me figurer de quoi demain sera fait, tant ce qui se passe actuellement dépasse et de loin tout ce que j'ai connu jusque là... Une des problème important pour s'organiser à court terme est le non fonctionnement des réseaux de téléphones: ils ne sont pas totalement morts puisqu'on reçoit des appels (et même de l'étranger) mais, impossible d'établir des communications locales. Aujourd'hui par exemple, personnellement, mon tél. portable en main toute la journée, je n'ai jamais réussi à appeler qui que ce soit... Si cette situation perdure, nous serons vraiment très perturbés pour coordonner / organiser et mettre en oeuvre des actions. Autre chose, les dégâts sont concentrés à PAP, dans le milieu urbain et un contexte dans lequel HH n'a pas de compétences particulières. C'est pour moi clair qu'il y aura des choses à faire et auxquelles HH devra / pourra s'associer. Mais en l'état actuel de désorganisation et de nécessaire prise en charge immédiate des problèmes par les individus et leur famille, il faut un peu de temps avant de pouvoir proposer quelque chose de pertinent pour HH. Mes premières perspectives à date, seraient d'une part de voir avec la bureau humanitaire de la DDC à PAP ce que HH pourrait prendre en charge dans le dispositif d'aide assumé par la DDC. Une autre perspective (l'une n'excluant pas l'autre d'ailleurs) serait de s'associer à un réseau d'organisations internationales ou locales (ONG) dans la fourniture d'assistance à PAP. Dans un cas comme dans l'autre, il faut au préalable pouvoir établir des contacts avec les institutions / personnes concernées et cela me semble difficile d'envisager cela avant la semaine prochaine. Tant que faire se peut, je vais tenter des contacts dès demain et voir s'il serait possible d'organiser une rencontre avec les collègues vendredi pour discuter de tout cela mais je ne suis pas sûr d'y arriver. Cela dépendra essentiellement de l'ampleur du développement de la situation catastrophique actuelle et de nos capacités de communication téléphoniques locales, quasi inopérantes pour le moment.

 

 
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